sábado, 25 de julio de 2026

Le ballet des géants

Un article de Guy Druart publié dans Kadath, et repris plus tard dans le volume réuni par Patrick Ferryn et Ivan Verheyden, Chroniques des Civilisations Disparues: Kadath. (Les énigmes de l'univers). Paris: Robert Laffont, 1976. 229-32.*

 

Le ballet des géants

Stonehenge est unique. Le site est à ce point paisible, qu'il fit dire à Henry James: "Stonenehenge est aussi esseulé dans l'Histoire qu'il l'est dans la grande plaine." Immense et tranquille, il semble au delà des hommes det de la mort. Les millénaires ont passé et sa véritable histoire s'est perdue. Pourtant, les littératures grecque et romaine mentionnent déjà Stonehenge. Lorsque les envahisseurs romains arrivèrent en Angleterre, ils n'y prêtèrent qu'une attention toute relative: après tout, Rome possédait ses temples, l'Egypte ses pyramides, et cela présentait plus à leurs yeux que ce groupe de pierres.

Un homme pourtant en avait remarqué l'importanc: Diodore de Sicile qui, au siècle d'Auguste, rédiea sa précieuse "Bibliothèque historique." Dans la seconde partie de son œuvre, chapitre 47, voici ce qu'il nous dit:

"Hécatée et quelques auteurs racontent qu'en face du pays des Celtes, à peu de distance vers le nord, existe une île aussi grande que Sicile. Ses habitants s'appellent les Hyperboréens, parce qu'ils échappent aux atteintes du vent du nord. Le sol de cette île est excellent et si remarquable par sa fertilité qu'il produit deux récoltes par an. C'est là le lieu de naissance de Latone, ce qui explique pourquoi les insulaires vénèrent particulièrement Apollon. Ils sont tous, pour ainsi dire, les prêtres de ce dieu: chaque jour, ils chantent des hymnes en son honneur (...). On voit aussi dans cette île un bois sacré de toute beauté consacré à Apollon, ainsi qu'un temple magnifique de forme ronde et orné de nombreuses offrandes; la ville de ces insulaires est également dédiée à Apollon, ses habitants sont pour la plupart des joueurs de cithare  quie célèbrent sans cesse, dans le temple, les louanges du dieu en accompagnant le chant des hymnes avec leurs instruments. Le gouvernement de cette ville et la garde du temple sont confiés à des rois appelés Boréades, les descendants et les successeurs de Borée. Tous les dix-neuf ans, quand le soleil et la lune retrouvent leur position l'un par rapport à l'autre, Apollon fait son entrée dans l'île... jouant lui-même de la cithare pendant la nuit, en conduisant des chœurs sans interruption depuis l'équinoxe de printemps jusqu'au lever des Pléiades."

Depuis les temps les plus reculés, Stonehenge excita l'imagination des hommes.  Cet endroit étrange donna naissance à de nombreuses légendes. Le premier qui tenta de reconstituer l'histoire de cette construction semble avoir été un certain Gildas dont l'existence demeure douteuse. Un autre, Aneurin, grand barde gallois, chantait "le travail des Géants". Mais ce ne sera qu'au XIIe siècle, siècle de légendes, que l'on va entrevoir l'étymologie du mot "Stonehenge". Un Anglo-Normand, nommé Wase, affirme que l'on appelait ce lieu de la même manière en anglais qu'en français: "Stanhengue en anglois et Pierres Pendues en françois." Henri de Hemtington approuve cette appellation et l'explique par le fait que ces pierres paraissent suspendues dans les airs. D'autres, au contraire, pensaient que cet épithète ne se rapportait pas aux monolithes, mais bien aux criminels qui étaient censés s'y balancer!

L'Histoire va se charger d'en faire "Stan-Hengist", du nom d'un héros saxon fameux. Giraldus Cambrensis, ami de Cœur de Lion et de John I, cite le cromlech parmi les merveilles du pays, et c'est Geoffroy de Monmouth que tentera d'en expliquer les origines à travers les légendes du XIIe siècle. Geoffroy, un moine d'origine probablement galloise, rédigea sa célèbre "Histoire des rois de Bretagne" (1), épopée plus proche de Virgile que de Tacite, et qui contient tous les éléments d'où dériveront les romans du roi Arthur et de la Table Ronde. 

Si nous suivons les explications légendaires de Geoffroy, l'histoire de Stonehenge débuta au VIe siècle, avec un certain Vortigern, comte de Gewissi et usurpateur de la couronne. Une grande hostilité régnait alors entre Saxons et Bretons. Les côtes du Kent furent envahies par les guerriers saxons menés par Hengist. Après avoir tenu un conseil de guerre, les Saxons décidèrent de porter chacun un couteau dans la semelle de leur botte. Hengist feignit de rassembler les deux peuples au cours d'une réunion près de Salisbury. Mais l'heure venue, les Saxons égorgèrent près de 460 princes bretons. on sait qu'une bataille eut lieu au mont Badon (Bath? Badbury?). C'est alors qu'apparaît le nom du Roi Arthur. Nennius le considère comme le grand commandeur des Bretons et ce durant plusieurs décennies. Par la suite, il deviendra un demi-dieu mythique. Selon certaines légendes, il eut pour père Uther Pendragon, dont le frère, Ambrosius Aurelius, souverain d'ascendance romaine, était l'héritier légitime du trône breton. Aurelius régna avec l'aide de Merlin l'Enchanteur, et son nom serait à l'origine de la ville d'Amesbury.

Geoffroy continue: "Un jour, le jour Aurelius revient à Salisbury où les princes avaient été massacrés. Pris de pitié, il décida de leur ériger un mémorial grandiose. Il y méditait lorsque Merlin lui dit: "Si vous désirez obtenir le pardon de ces actes, envoyez chercher dans une montagne d'Irlande appelée Killaraus, au lieu-dit "Le Ballet des Géants", des pierres qui seront à même par leur grandeur et leurs propriétés mystiques de blanchir vos âmes de ces meurtres. Lorsque vous les posséderez, diposez-les en cercles autour de ce cimetière." Le roi rit et répliqua: "Comment faire? Ces pierres sont si grosses et proviennent d'une région si éloignée que mon peuple tout entier n'e suffirait pas pour mener cette tâche à bien." Merlin rétorqua: "Ne riez pas! Dans ces pierres, il y a un mystère et elles contiennent une vertu capable de parer à ces difficultés. Anciennement, des géants les appportèrent du fin fond de l'Afrique." Le Roi, convaincu, envoya 15.000' Bretons conduits par Uther Pendragon, son frère. La flotte prit la mer. Les Irlandais eurent vent de ce projet et le roi Gilloman rassembla son armée afin d'emêcher les Bretons d'emporter la moindre pierre. Les envaisseurs forcèrent le barrage et se dirigèrent vers le mont Killaraus. Alors seulement, le problème du transport des pierres apparut pleinement. Merlin, obligé de venir à leur secours, mit en jeu toute son ingéniosité ("engine" — machinerie). Et les pierres furent chargées avec une telle facilité que personne ne put y croire. Heureux d'avoir accompli leur mission, ils reprirent le chemin du retour. Toujours aidés par Merlin, ils disposèrent les pierres en cercles comme convenu. Selon Geoffroy, Pendragon y fut inhumé. 

Stonehenge

 

La plupart des histoires de Geoffroy de Monmouth sont divertissantes, mais certains passages méritent cependant d'être pris en considération. En voici quelques exemples:

—il est exact quele cromlech de Stonehenge est bâti au milieu d'un ensemble de tumuli funéraires: tout comme il faut reconnaître qu'à cette époque, le peuple entier d'Aurelius n'aurait pas suffi à la tâche;

—en ce qui concerne la personnalité de Merlin, certains mythographes pensent que son nom est la déformation d'un ancien terme celtique "Myddin" (dieu du ciel) qu'on adorait en des monuments de pierres identiques. Et la tradition galloiseveut que l'Angleterre s'appelât avant l'arrivée des hommes: "Merlin's enclosure" (territoire de Merlin);

—enfin, il faut noter que selon le texte de Geoffroy —et contrairement à ce qu'affirment de nombreuses versions modernes — ce n'est pas à l'aide d'une formule magique (comme dans beaucoup d'autres mythes), que Merlin fit se déplacer les pierres, mais bien grâce à une "machinerie" de son cru.

En 1886, John Rhys concluait que nous pouvons déduire des légendes de Geoffroy que Stonehenge appartient au culte celtique. Cependant, dès les XVe et XVIe siècles, certains auteurs anonymes de la "Chronicle of England" et le Gallois Polydore Vergil mettaient en doute l'idée de construction de Stonehenge par Merlin. William Camden de l'"Elisabethan historian-antiquary", ne compte pas Stonehenge parmi les merveilles légendaires. "Stonehenge répresente pour ma part, dit-il, tout au plus une construction dont les bâtisseurs ont été oubliés. Cependant, certaines personnes pensent que les pierres utilisées ne sont pas naturelles mais constituées d'un mélange de sable et de matières liantes." De même, Pliny explique que le sable (ou la poussière de Puteoli) arrosé souvent d'eau, devient de la pierre. 

Au XVIIe siècle, la science prend le pas de la légende. De nombreuses personnes visitèrent ce lieu étrange, beacoup plus encore écrivirent à son sujet. C'est ainsi que durant son règne, Jacques Ier visita Stonehenge et chargea l'architecte Inigo Jones d'en dresser les plans et d'en trouver la configuration initiale. Ceci fut publié en 1655: "Il est à remarquer, dit Jones, que lors de sa construction, les druides, pas plus que les premiers habitants de la contrée, n'étaient capables d'ériger un tel édifice; que la construction soit romaine, cela me paraît plus vraisemblable, car en effet, la structure générale ma fait penser à un temple dédié au dieu céleste Coelus." Mais la théorie de Jones fut très controversée. En 1663, le docteur Walter Charleton prétendit que ce temple avait été construit par les Danois lorsqu'ils envahirent l'Angleterre. Il aurait servi à l'intronisation de leur roi.

Mais les investigations se firent plus sérieuses. En effet, John Aubrey (1626-1697), archéologue amateur, très connu pour sa collection de biographies appelée "Brief Lives", était le premier proto-archéologue anglais à fouiller et à mesurer systématiquement le site. Il était né dans un hameau appelé Easten Pierse à une cinquantaine de kilomètres au nord du monument quil découvrit dès l'âge de huit ans. Il se consacra d'abord aux potins concernant les écrivains de l'époque des Stuart, en particulier Shakespeare. Il entreprit beaucoup de grandes choses au point de vue archéologique, mais sans jamais en terminer aucune. Pourtant, ses opinions n'étaient guère sans influence, car il avait sa propre théorie sur les origines de Stonehenge. En 1663, il composa à l'intention de Charles II une brochure à ce sujet. On y trouve une esquisse assez préciese par les détails de construction et les caractéristiques des pierres, ainsi que le relevé des trous qui, plus tard, seront associés à son nom.

Ses conclusions sont les suivantes: "Il y eut plusieurs livres écrits par des savants au sujet de Stonehenge, tous émettent des opinions et hypothèses différentes.  De tout cela, je déduis que de monument serait un temple païen consacré aux druides. C'était un haut lieu de prières; à mon sens, je dévoile une partie du mystère qui entoure ce cromlech." Aubrey a raison de reconnaître que la construction est antérieure à l'invasion romaine, et cela n'exclut pas que le cercle de pierres ait pu servir aussi de temple druidique. Les druides, hommes de science, enseignants, médecins, juges au temps des Celtes étaient la classe dominante; ce sont eux qui transmettaient les rites sacrés. Le reste de la population vivait pratiquement en esclavage. Mais ces mœurs ne furent transmises de la Gaule en Angleterre que vers 500 avant J.-C., soit plus d'un millénaire au moins après la construction du monument.

Cependant, le prestige d'Aubrey avait suffi pour relancer cette image d'Épinal dans l'esprit populaire. Image que, cent ans après, William Stukeley allait enconre amplifier au point de lui valoir le titre d'Archi-Druide. Pourtant, dans la confusion et la superstition qui régnaient alors, il apporta un compte rendu mêlant l'objectif au subjectif. Aidé par la Société des Archéologues, il publia en 1740 "Stonehenge, a temple restored to the British Druids." Les revoilá! Selon Stukeley, ils adoraient à cet endroit le serpent. D'ailleurs, tous les cercles similaires de pierres n'étaient-ils pas des temples du serpent ou "dracontia"? Notre brave homme avait même découvert que les constructeurs avaient utilisé le compas magnétique: en comparant l'aimantation générale de Stonehenge avec la vitesse de variation magnétique (sic) il déduisit que la contruction datait de 460 avant J.-C. Et pourtant... Stukeley avait fait une découverte importante. Partant du nord-est du monument, il décrivit une "avenue", bordée d'un talus et d'un fossé, et qui se perdait dans la vallée. "L'axe principal de tout le monument, dit-il, pointe vers le nord-est, là où se lève approximativement le soleil lorsque le jour est le plus long."

Les idées druidiques de Stukeley avaient fait germer un groupe appelé "The Most Ancient Order of Druids." En 1781, il prospérait à Londres. Ses adeptes voyaient leurs prêtres plus mystiquement que religieusement, en fait les détenteurs des "sages secrets atlantes." Ces "druides" modernes ont à ce point imposé leur rapport avec Stonehenge, qu'il se sont alloué le droit de pratiquer chaque année leurs cérémonies dans l'enceinte de "leur" temple, le jour du solstice d'été, comme s'il s'agissait réellement de rétablir les rites traditionnels. En fait, ce grupe n'a plus aucune connaissance réelle de ce que pensaient et exécutaient les druides anciens. A partir d'eux, la fiction passe franchement à côté de la réalité... 

Guy Druart. 

 

 

 

 

 

(1) André Leroi-Gourhan et al.: "La préhistoire", collection "Nouvelle Clio", P.U.F., 1968, volume de 350 pages. 

 

 

 

 

 

 

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